Des stades à l’heure du climat

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Les déplacements des équipes : le coût caché de la performance

Chaque saison, les clubs de Ligue 1 et de Ligue 2 doivent organiser des dizaines de déplacements à travers la France, et pour certains clubs engagés en compétitions européennes, jusqu’en Azerbaïdjan ou en Turquie.

Historiquement, l’avion était privilégié pour sa rapidité. Mais, au-delà du coût financier élevé (billets, hôtels, bus de liaison, sécurité) se dessine un coût écologique considérable : selon des études, un vol de 300 km émet jusqu’à des dizaines de fois plus de CO₂ qu’un trajet en train. Par exemple, un trajet équivalent réalisé en TGV peut émettre moins de 2 kg de CO₂ par personne contre plusieurs centaines en avion — un ratio spectaculaire qui illustre l’ampleur des gains potentiels.

De nouvelles règles pour favoriser les modes « bas carbone »

Face à ces enjeux, la Ligue de Football Professionnel (LFP) a introduit des critères environnementaux dans la “Licence Club” délivrée aux équipes professionnelles. Désormais, la façon dont un club organise les transports des joueurs et du staff compte pour des points RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises) : par exemple, privilégier le car ou le train pour des trajets nationalement possibles en moins de 5 heures est favorisé.

En pratique, cela se traduit par :

une liste de trajets « réalisables sans avion » identifiée par la LFP (143 cas relevés sur la saison 2023–2024) ; 165 déplacements effectués en train ou en bus en Ligue 1/Ligue 2 sur cette période, soit près d’un quart du total.

Des clubs comme Brest, Nantes ou Strasbourg expérimentent déjà ce changement, en remplaçant les vols pour des liaisons ferroviaires ou routières automatiques quand cela est possible

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Les supporters : un enjeu collectif et environnemental majeur

Là où la question devient vraiment cruciale, c’est dans le déplacement des supporters. La majorité des émissions de CO₂ liées à un événement de football — jusqu’à 75 % à 80 % selon la LFP — provient des trajets des spectateurs, prestataires et équipes vers le stade. 

Initiatives concrètes en France et en Europe

Pour réduire ce poids :

  • La LFP renouvelle sa collaboration avec la plateforme de covoiturage “StadiumGO”, utilisée par de plus en plus de supporters pour se rendre aux matchs. Sur la saison 2023–2024, près de 25 000 supporters ont utilisé cette solution, parcourant près d’un million de kilomètres partagés.

  • Une campagne nationale de sensibilisation — « On partage plus que du foot » — incite les fans à privilégier transport en commun, covoiturage ou mobilités actives. De nombreux clubs impliqués ont relayé ces messages auprès de leurs millions de followers sur les réseaux sociaux.

  • Des clubs comme le Stade Brestois encouragent la mobilité douce avec des parkings à vélo gratuits et des récompenses pour supporters utilisant ces modes.

À l’échelle européenne, des compétitions comme l’Euro 2024 ont aussi intégré la mobilité durable dans leur stratégie, en proposant des billets de train subventionnés pour les fans et des places supplémentaires sur les lignes de chemin de fer à grande vitesse pour desservir les stades.

Les grandes compétitions : le paradoxe de la mondialisation du football

Si l’impact carbone des compétitions nationales est déjà conséquent, les compétitions internationales multiplient les trajets à grande distance. Que ce soit la Ligue des Champions, des tournées estivales ou des Coupes du monde, les avions restent massivement utilisés, ce qui génère une grande partie du bilan carbone du football global.

Un rapport de The Shift Project a souligné que l’ensemble du football français (amateur et professionnel) produit près de 1,8 million de tonnes de CO₂ par an, et que les déplacements représentent près de 47 % de ce total.

En réponse aux critiques, des voix militent pour :

  • regrouper les compétitions par zones géographiques pour limiter les distances ;

  • réfléchir à des formats de championnat plus “proches” et moins éclatés ;

  • imposer des quotas d’émissions.
    Cette dernière piste, notamment, a été débattue dans les instances européennes.

Vers une mobilité durable : réinventer la logistique du football

Pour rendre le football compatible avec les objectifs climatiques actuels, une transformation profonde de la mobilité est indispensable. Cette transition ne peut pas se limiter à quelques gestes symboliques : elle implique une refonte globale des infrastructures, des règles, des moyens de transport et des comportements, aussi bien du côté des clubs que des supporters.

L’un des premiers leviers concerne les infrastructures sportives elles-mêmes. De plus en plus d’experts soulignent que l’emplacement des stades joue un rôle déterminant dans l’empreinte carbone du football. Les enceintes situées en périphérie, mal desservies par les transports en commun, incitent massivement à l’usage de la voiture individuelle. À l’inverse, les stades connectés à des réseaux de tramway, de métro ou de train permettent de réduire significativement les émissions liées aux jours de match. À l’échelle européenne, plusieurs projets récents montrent que la question de la mobilité est désormais intégrée dès la conception des stades, avec des accès pensés pour les transports collectifs, les vélos et les piétons.

Parallèlement, la réglementation évolue pour inciter les clubs professionnels à mesurer et réduire leur impact. En France, la LFP a progressivement intégré la notion de bilan carbone dans sa stratégie RSE. Les clubs sont désormais encouragés, et parfois contraints, à analyser précisément les émissions générées par leurs déplacements, ceux de leurs salariés et de leurs supporters. Cette démarche marque une rupture importante : pour la première fois, la performance environnementale devient un critère évalué au même titre que la gestion financière ou la formation. À terme, certains acteurs plaident pour l’instauration de plafonds d’émissions ou de pénalités en cas de pratiques jugées excessivement polluantes, notamment sur les trajets courts effectués en avion.

L’innovation technologique constitue également un pilier majeur de cette transition. Plusieurs clubs et collectivités expérimentent l’utilisation de bus électriques ou à hydrogène pour le transport des équipes, des officiels et des supporters lors des jours de match. Ces solutions permettent de réduire drastiquement les émissions locales de CO₂ et de particules fines, tout en améliorant l’image environnementale des clubs auprès du public. Les progrès dans le domaine de la mobilité électrique rendent aujourd’hui ces alternatives de plus en plus crédibles, y compris pour des flux importants de spectateurs.

Cependant, aucune stratégie ne peut être efficace sans une implication active des supporters. Conscients que la majorité des émissions provient des déplacements du public, de nombreux clubs multiplient les campagnes de sensibilisation. L’objectif n’est plus seulement d’informer, mais d’inciter concrètement à changer de comportement : covoiturage facilité, billets combinés match + transport public, parkings réservés aux véhicules partagés ou aux vélos, récompenses pour les spectateurs adoptant des modes de transport bas carbone. Certains clubs utilisent même leurs joueurs comme relais de communication, afin de donner plus de poids aux messages environnementaux.

À travers ces initiatives, le football commence à se positionner comme un laboratoire de la mobilité durable, capable d’influencer des millions de personnes. Si ces transformations restent encore inégales selon les pays et les divisions, elles montrent néanmoins qu’un autre modèle est possible. Réussir cette transition suppose de considérer la logistique et les déplacements avec la même exigence stratégique que le jeu lui-même : anticipation, organisation et vision à long terme.

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